Iran: pourquoi les élus républicains se couchent face à Trump
La guerre a acté le déclin du Congrès face à un président décidé à étendre son autorité.
La guerre en Iran a fait une victime collatérale aux États-Unis: le Congrès. Les élus républicains, majoritaires au Sénat comme à la Chambre des Représentants, ont brillé par leur silence face aux excès de Donald Trump depuis le début du conflit. Une illustration supplémentaire du long déclin du contre-pouvoir législatif face à l’exécutif.
La plupart des parlementaires du GOP (“Grand Old Party”) n’ont pas bronché quand il a engagé le pays dans l’opération militaire, fin février, sans en informer les parlementaires. À l’exception de quelques courageux, ils n’ont pas non plus pipé mot quand le président américain a posté, dimanche 5 avril, un message d’une rare violence à l’attention du leadership iranien - “Ouvrez le putain de détroit d’Ormuz, espèce de tarés, ou vous vivrez en Enfer” - et affirmé, deux jours plus tard, qu’une “civilisation tout entière mourra ce soir” si son ultimatum n’était pas respecté. Une déclaration qui semblait ouvrir la voie à des crimes de guerre.
Certains lui ont trouvé des excuses, arguant qu’il s’agissait d’une technique de négociation. D’autres l’ont défendu. À l’image de Pat Harrigan, un député de Caroline du Nord, pour qui ces propos ont permis, en réalité, de “faire baisser la température” car ils ont envoyé un signal à la Chine et la Russie, les véritables adversaires stratégiques des États-Unis.
Et il y a fort à parier que les sénateurs républicains tueront dans l’oeuf une proposition de résolution du démocrate Chuck Schumer visant à forcer Donald Trump à obtenir le feu vert du Congrès pour la poursuite de l’intervention en Iran. L’élu new-yorkais voudrait que le texte soit examiné quand le Sénat reviendra de sa pause pascale le lundi 13 avril. “Le Congrès doit réaffirmer son autorité, tout particulièrement en cette période dangereuse. Aucun président — qu’il soit démocrate ou républicain — ne devrait entraîner ce pays dans la guerre tout seul. Ni maintenant, ni jamais”, a-t-il déclaré mercredi dernier, notant que le conflit avait entaché la “position diplomatique et la crédibilité” américaines dans le monde. À noter que la Chambre des Représentants a bloqué une résolution similaire cette semaine.
Un déclin de longue date
Ce n’est pas la première fois - ni la dernière - que les Républicains se couchent face à Donald Trump. Mais leur silence est d’autant plus assourdissant aujourd’hui que l’opération militaire en Iran, qui a poussé en mars l’inflation annuelle à son plus haut niveau en deux ans (3,3%, selon l’indice des prix dévoilé vendredi 10 avril), est hautement impopulaire et que leur siège sera remis en jeu à l’occasion des élections de mi-mandat (“midterms”), qui verront le renouvellement de l’intégralité de la Chambre des députés et d’un tiers du Sénat en novembre prochain. La plupart des voix républicaines critiques des actions et propos présidentiels sont venues de l’extérieur du Capitole: l’ex-députée Marjorie Taylor Greene, les influenceurs Tucker Carlson et Candace Owens… Cette dernière a appelé Donald Trump un “lunatique génocidaire”.
L’abandon des pouvoirs de la branche législative au profit du président n’est pas un phénomène nouveau, notamment dans le domaine des conflits armés. Pour rappel, le Congrès n’a pas déclaré la guerre, un pouvoir que lui accorde la constitution, depuis… 1942. Depuis, les présidents se sont parfois passés de son feu vert pour la mobilisation des forces militaires, comme lors de la guerre de Corée (1950-1953). La conséquence de l’évolution des menaces et de défauts structurels. “La complexité du XXe siècle, marqué par l’émergence de l’arme nucléaire et l’accélération technologique, a nécessité un élargissement du pouvoir exécutif, tandis que le Congrès s’est révélé trop lent et délibératif. Par ailleurs, ce dernier manque d’incitation électorale à s’engager en politique étrangère, car les électeurs votent sur des questions intérieures de court-terme comme les prix de l’essence et des œufs. Ils ne sont pas assez informés sur les enjeux internationaux”, analyse Seth Weinberger, professeur à l’université de Puget Sound (Washington) et spécialiste des pouvoirs de guerre du Congrès. D’après l’expert, les parlementaires préfèrent utiliser les conflits pour critiquer le gouvernement plutôt que de peser sur leurs cours, comme l’a montré la guerre en Irak: “Les Démocrates s’en sont pris à George W. Bush, mais n’ont pas fait grand chose pour l’arrêter”, reprend le professeur.
MAGA est derrière Trump
Dans le cas de l’Iran, la raison du soutien quasi-sans faille des parlementaires républicains à Donald Trump tient notamment à l’appui que le conflit reçoit au sein d’une large partie du mouvement MAGA (“Make America Great Again”): 92% de ceux qui s’en revendiquent y sont favorables, selon un récent sondage de la chaîne CBS, tout comme 70% des Républicains non-MAGA.
La guerre contre Téhéran n’a pas empêché Clay Fuller, le candidat républicain à la Chambre des représentants dans le nord de la Géorgie, soutenu par Donald Trump, de s’imposer mardi 7 avril lors d’une législative partielle très suivie. Cet ex-militaire, favorable au conflit, remplacera Marjorie Taylor Greene, qui a rompu avec le président au sujet des interventions militaires à l’étranger. Tout un symbole. “Au sein du mouvement, on observe un profond malaise vis-à-vis des interventions militaires impliquant des troupes au sol. Mais une campagne limitée de frappes aériennes contre ceux que les partisans trumpistes perçoivent comme une menace pour les intérêts américains constitue un cas différent”, explique Alexander Hinton, professeur de sociologie à l’université Rutgers (New Jersey) et spécialiste du mouvement pro-Trump. “L’Iran est présentée comme un danger pesant sur la paix régionale, sur la Terre sainte chrétienne, ainsi que sur les États-Unis eux-mêmes”.
Quant à la menace de crimes de guerre agitée par Donald Trump avant l’annonce du cessez-le-feu ? “Les Républicains ne contestent pas Trump parce que leurs électeurs ne se soucient pas des victimes iraniennes. Pour preuve: le bombardement de l’école de filles en Iran en début de conflit n’a pas provoqué une vive indignation. Les membres du Congrès ne voient donc pas ce qu’ils ont à gagner à s’opposer à Trump. Il conserve une emprise sur ses partisans et pourrait leur faire perdre leur poste”, ajoute Seth Weinberger.
Cette réalité est favorisée par plusieurs facteurs de long-terme, comme le re-découpage électoral pratiqué par les deux partis, qui a considérablement réduit le nombre de circonscriptions législatives mixtes sur le plan politique. Sans diversité partisane dans leurs territoires, et avec un corps électoral de plus en plus polarisé, l’influence des lobbies et des grands donateurs, les pressions des médias partisans, sans oublier un président qui n’hésite pas à les menacer personnellement, les députés ne sont pas incités à se dresser contre le chef, surtout en pleine saison des primaires pour les “midterms”.
Coquille vide
Les élus républicains pourraient peser sur la guerre s’ils le voulaient, en s’opposant par exemple à l’octroi de financements supplémentaires. C’est un débat auquel ils ne pourront échapper: le gouvernement envisage de leur demander entre 80 et 100 milliards de dollars, d’après le Washington Post. Ils ont montré qu’ils savaient s’affirmer quand ils le voulaient: en soutenant la publication du dossier Epstein (le financier pédophile dont le milliardaire fut proche), en poussant sa ministre de la Sécurité intérieure Kristi Noem vers la sortie… Mais on reste loin du rôle de contre-pouvoir qu’est censé exercer le Congrès dans le système américain des “checks and balances” (“freins et contrepoids”), surtout face à un président qui a utilisé illégalement des lois d’urgence nationale pour prendre des mesures radicales comme l’instauration de droits de douane prohibitifs, le déploiement de militaires sur le territoire national, l’expulsion de migrants… “Le Congrès a cessé de s’en soucier. C’est problématique parce que cela permet au président d’accumuler des pouvoirs. Ce qui est dangereux”, estime Seth Weinberger.
Si encore c’était le seul problème du Congrès... À cause de la polarisation, la production législative a baissé ces dernières décennies (ci-dessus) alors que la défiance de la population envers l’institution n’a cessé d’augmenter. D’après l’institut Gallup, seuls 16% des Américains ont une opinion favorable de leur parlement national. Il a plus que jamais des allures de coquille vide.



