"Je dois acheter l’essence à crédit maintenant !"
Choses entendues dans les stations-service alors que la guerre en Iran se poursuit.
Les “snobs” new-yorkais diraient que le seul intérêt du New Jersey, c’est de pouvoir y faire le plein à moindre prix. Situé à l’extérieur de la Grosse Pomme, sur l’autre rive du fleuve Hudson, cet État surnommé “l’aisselle de l’Amérique” pour ses paysages industriels et pollués jouit traditionnellement d’une essence moins chère, conséquence de la présence de raffineries mais aussi d’un port et d’un aéroport international (Newark), qui limitent les coûts de transports. Résultat: les stations-service ont fait florès, avec des prix plus attrayants les unes que les autres.
Mais depuis le début de la guerre israélo-américaine en Iran, le samedi 28 février, et la fermeture du détroit d’Ormuz, les bonnes affaires le sont un peu moins. Les prix qui s’affichent sur les grands panneaux lumineux en bordure des routes augmentent inexorablement. Au niveau national, le tarif moyen de l’essence dépassait légèrement les quatre dollars le gallon au samedi 25 avril, contre 2,95 avant le démarrage du conflit. Le New Jersey reste plutôt abordable en la matière, à 3,97 dollars (rien à voir avec les 5,8 dollars de la Californie) mais pour les propriétaires de véhicules, la hausse ronge leur budget déjà amaigri par l’inflation. D’après différentes estimations, entre un quart et deux-tiers des Américains n’arrivent pas à mettre de l’argent de côté en fin de mois. La faute aux coûts de l’alimentaire, de la santé, du logement…
“Je dois acheter l’essence à crédit maintenant”, souffle Jason Keets, livreur rencontré dans une station-service de Fort Lee, commune du New Jersey en face de New York. Obligé de faire le plein tous les jours, il débourse douze dollars de plus à chaque passage à la pompe par rapport à avant la guerre. Un petit budget qui s’accumule.
Dans un autre point de ravitaillement, Barbara Lee a le couteau à la gorge. “Là où je vis, je dois utiliser la voiture. Il y a des bus, mais ça me prendrait des heures pour me déplacer ! Je n’ai pas d’autre choix que de payer plus”. Sa colère est d’autant plus forte qu’elle voit les coûts de ce que Donald Trump a qualifié d’ “excursion” en Iran s’accumuler: 25 milliards de dollars en quatre semaines, dont 11,3 milliards pour les seuls six premiers jours, d’après les chiffres du Pentagone divulgués par le New York Times.
L’accès “plus difficile” à la propriété
Alors que les négociateurs iraniens et américains doivent reprendre les pourparlers au Pakistan dimanche, la guerre continue de mettre l’économie des États-Unis à l’épreuve. Outre l’augmentation des prix de l’énergie et le risque inflationniste qu’elle cause, le conflit a provoqué des remous jusque sur le marché de l’immobilier, un secteur clé pour la croissance du PIB qui constitue la principale source de richesse pour la plupart des ménages outre-Atlantique. Le taux moyen des prêts hypothécaires à taux fixe sur trente ans est monté à 6,46 % début avril, atteignant ainsi son niveau le plus élevé depuis sept mois, selon la société Freddie Mac. Et ce, alors que le printemps est traditionnellement une période très active pour les acheteurs. Avant l’attaque américano-israélienne, leur niveau était de 5,98 %.
Résultat: un accès “plus difficile” à la propriété, d’après la Française Séverine Piquet, fondatrice du cabinet de conseil AM Global Consulting qui a des activités immobilières à New York et en banlieue. “L’augmentation générale des prix - carburant, électricité ayant triplé, assurances - combinée aux taux d’intérêt élevés crée une conjonction défavorable pour les primo-accédants en particulier. Ils sont obligés de reporter leur décision d’achat”, explique-t-elle.
L’économie plie mais ne rompt pas
Pour Gregory Daco, économiste-en-chef chez EY-Parthenon, la branche stratégique d’Ernst & Young, le pays est confronté à un “nouveau paradigme économique”. “Dans le passé, la demande déterminait l’activité. Aujourd’hui, nous assistons à des chocs successifs du côté de l’offre: application des droits de douane, vieillissement de la population, changements dans la politique migratoire, révolution technologique avec l’IA et maintenant, la guerre, énumère-t-il. Ces chocs ont un impact anticyclique sur la croissance et sur l’inflation: ils limitent la croissance tout en augmentant l’inflation, là où un choc négatif de la demande limite les deux”.
Pour autant, il estime que l’économie américaine a plutôt bien absorbé les pressions liées à la guerre jusqu’à présent. Motif: l’activité était robuste au début de la présidence Trump en raison de la croissance de la productivité observée depuis la fin de la pandémie et le fait que le pays est moins exposé aux variations des prix de l’énergie que d’autres zones géographiques. “Les États-Unis ont une marge de manœuvre plus large que l’Europe, par exemple”, résume Gregory Daco. Un avis partagé par Bernard Salanié, professeur et responsable du département d’économie à l’université Columbia (New York). “L’économie américaine a des capacités d’adaptation fortes”, affirme-t-il, notant le “peu d’obstacles aux licenciements” et le boom des investissements en intelligence artificielle, entre autres.
D’ailleurs, la consommation est restée soutenue malgré les pressions inflationnistes, possiblement grâce aux dépenses des plus fortunés. “Les marchés financiers se portent plutôt bien, soutenant les fonds de retraite que possèdent beaucoup d’Américains et la consommation des classes moyennes aisées. Ceux qui ont investi dans les entreprises énergétiques, en particulier, en ont bénéficié. Cependant, l’augmentation des prix du logement contraint certaines classes de population à restreindre leur consommation”, reprend Bernard Salanié, tout en cautionnant qu’il est difficile de savoir “qui sont les gens qui dépensent”.
“Fausse inflation”
En près de trois mois de conflit, Donald Trump a tenté de rassurer la population de différentes manières. Il a commencé par assurer que la hausse des prix de l’essence était positive car elle allait enrichir les compagnies pétrolières américaines. Lui et son gouvernement ont aussi dit que l’augmentation ne durerait pas ou que l’intervention militaire en valait la peine. En déplacement à Las Vegas (Nevada) pour promouvoir sa mesure de défiscalisation des pourboires, jeudi 16 avril, le milliardaire a balayé d’un revers de main les inquiétudes sur le pouvoir d’achat et affiché sa confiance dans la résilience économique du pays. “Nous avons une sorte de fausse inflation à cause du carburant dont tout le monde disait qu’il allait atteindre 250 dollars”, a-t-il dit, allusion au tarif du baril. Peu importe si, autour de lui dans la “ville du vice” et des services (hôtels, casinos, restaurants…), les effets négatifs de ses politiques étaient palpables: le sans-plomb à 5 dollars en moyenne, les immigrés employés dans les services inquiets d’être expulsés, la hausse des prix de la nourriture et des chambres dans les casinos, la baisse du tourisme…
Le secrétaire au Trésor, Scott Bessent, s’est lui aussi voulu optimiste quitte à paraître hors-sol. En marge des Réunions de printemps du Fonds Monétaire International (FMI), qui se sont tenues la semaine dernière à Washington, il a indiqué que la croissance nationale pourrait “encore facilement dépasser 3 %, voire 3,5 % en 2026” contre 2,2% en 2025, niveau lui-même en baisse de 1,6 point par rapport à 2024. Il a qualifié de “réaction exagérée” la révision à la baisse des chiffres du FMI sur la croissance mondiale. En effet, même en cas de guerre courte, le fonds s’attend à ce qu’elle s’élève à 3,1 % cette année, contre 3,4 % en 2025. L’institution avait projeté 3,3 % en janvier.
D’après Gregory Daco, le gouvernement américain a partiellement raison de vanter la résilience de l’économie nationale, mais celle-ci a ses limites. “Il faut se méfier d’un environnement où cette robustesse serait mise sous pression, dit-il. À force d’empiler les coûts - sur les échanges commerciaux, les taux d’intérêt, la main d’œuvre et maintenant l’énergie -, il se peut que ces charges deviennent trop lourdes pour la croissance. On assisterait alors à un ralentissement plus marqué des revenus et de la consommation, avec un choc financier potentiel”, avertit-il. Sur le court-terme, la situation pourrait surtout être un boulet politique pour Donald Trump et le Parti républicain. En novembre, leurs majorités au Sénat et à la Chambre des Représentants seront remises en jeu à l’occasion des élections de mi-mandat (“midterms”). “Le coût de l’essence est l’un des facteurs qui déterminent les comportements de vote aux États-Unis, pays où la voiture est incontournable”, rappelle Robert Kaufmann, professeur à la Boston University (Massachusetts) et spécialiste du secteur pétrolier. “S’il est élevé, les électeurs auront tendance à sanctionner le parti au pouvoir”.
Dans le New Jersey, Ray Nichols se dit prêt à se serrer la ceinture. Partisan de Donald Trump rencontré dans une station-service, il n’est pas favorable à la guerre, mais “parfois, dans la vie comme quand on dirige un pays, il faut savoir taper du poing sur la table pour se faire respecter, relativise-t-il. Ce conflit ne va pas durer car le monde ne peut pas se le permettre”.



Que dirait le Californien s'il devait acheter son essence au prix français : 8 dollars le galon ?