La diabolisation de Minneapolis
Comment la droite trumpiste utilise la mort de Renee Good à des fins politiques.
J’écris ce Caucus depuis la ville de Doral, le fief des Vénézuéliens américains en banlieue de Miami, où je suis en reportage pour le week-end pour demander aux habitants comment ils voient l’après-Maduro.
Mais dans l’immédiat, je voulais me focaliser sur un endroit où la température est beaucoup moins élevée que les 27 degrés affichés ici: Minneapolis, théâtre le 7 janvier dernier de la mort de Renee Nicole Good, une Américaine de 37 ans, abattue par un agent d’ICE (Immigration and Customs Enforcement), la police de l’immigration, au volant de son véhicule. La vidéo a fait le tour des réseaux sociaux, mais en fonction de leur parti, responsables politiques et commentateurs n’ont pas vu la même chose. Pour les Républicains, c’est clair: elle a essayé d’écraser l’agent qui, en retour, a agi en légitime défense. Pour les Démocrates, la mère de trois enfants a été froidement tuée par ICE en exerçant une opposition citoyenne à cette force de police controversée, en première ligne dans le plan d’expulsions des sans-papiers voulu par Donald Trump. Samedi et dimanche, des rassemblements ont lieu dans tout le pays pour dénoncer les actions d’ICE.
Depuis l’incident, une stratégie est à l’oeuvre à droite: la diabolisation de Minneapolis. En effet, le berceau de Prince est en train de rejoindre New York, San Francisco, Los Angeles, Chicago, Portland et d’autres grandes villes démocrates multiraciales et multiculturelles parmi les cibles privilégiées du mouvement MAGA (“Make America Great Again”). La stratégie, qui ne date pas de la mort de Renee Good, revêt une dimension particulière dans la ville du Midwest de moins de 500 000 habitants. Elle a commencé en 2020 avec le meurtre de George Floyd par un policier blanc. Épicentre des manifestations anti-racistes Black Lives Matter, la municipalité est le point de départ de tout ce que la droite radicale moderne déteste: l’essor de “Defund the Police”, les politiques de DEI (diversité, équité et inclusion), le wokisme, la dénonciation du racisme systémique et du privilège blanc, le désordre dans les rues…
Les contradictions d’une ville de gauche
Par ailleurs, Minneapolis incarne à merveille les contradictions (ou l’hypocrisie) de ces “liberals” qu’adore exploiter la galaxie MAGA. En effet, ville largement blanche, elle est à la fois très progressiste et marquée par de fortes disparités raciales. Seul un quart des ménages noirs de la ville sont propriétaires de leur domicile, contre 76 % pour les Blancs - c’est le troisième écart le plus grand pour une municipalité américaine. Le fossé des revenus médians (36 000 dollars, près de 30 000 euros, pour les ménages noirs, contre 83 000 pour les blancs en 2018) figure aussi parmi les plus élevés du pays, selon le Washington Post. “Dans les années 1970, Minneapolis était à l’apogée de sa réputation progressiste grâce à des dirigeants reconnus au plan national pour leur combat pour la justice sociale et les droits civiques, comme Walter Mondale et Hubert Humphrey. Or, malgré l’engagement législatif et rhétorique, la réalité matérielle était autre”, m’avait expliqué Kirsten Delegard en 2021, lors d’un reportage sur la ville pour Mediapart. Historienne née à Minneapolis, elle est la cofondatrice du “Mapping Prejudice Project”, une initiative qui vise à mettre en lumière les inégalités raciales dans la ville.
D’après elle, ces dernières découlent en grande partie de restrictions en vigueur au début du XXe siècle. Pour juguler l’afflux de personnes arrivant dans les “Twin Cities” (Minneapolis et sa voisine Saint Paul) et préserver la valeur des quartiers, les compagnies immobilières et les pouvoirs publics ont réservé aux Blancs l’accès aux logements à travers une série de provisions nichées dans les actes de propriété. Celle-ci ont été invalidées au milieu du siècle, mais le mal avait été fait. “Si vous voulez aller à l’université, prendre votre retraite, il faut avoir accumulé de la richesse pendant votre vie. Aux États-Unis, le moyen principal d’y arriver est la propriété car, contrairement à l’Europe, les aides sociales ne sont pas importantes”, a rappelé Kirsten Delegard. Le résultat: un accès plus difficile au crédit bancaire, la santé, l’éducation et la sécurité pour les populations non-blanches…
Les Somaliens, cible stratégique
Plus récemment, l’importante communauté somalienne de la ville est devenue la cible privilégiée des MAGA avec, en tête de gondole, la députée Ilhan Omar. Le président et ses soutiens ne cachent pas leur détestation de l’élue progressiste, musulmane, réfugiée née dans le pays africain. Au fil des ans, ils ont cherché à la lier à différents scandales, comme cette vaste affaire d’abus des services sociaux de l’État impliquant plusieurs immigrés somaliens pendant la pandémie. Interrogé début décembre sur la gestion de ce dossier par le gouverneur démocrate Tim Walz lors d’une réunion du Cabinet où il donnait le sentiment de s’assoupir, Donald Trump s’est lancé dans une tirade xénophobe contre la communauté. “Leur pays pue et nous ne voulons pas d’eux dans notre pays, a-t-il dit. Nous pourrions prendre l’une ou l’autre direction, et nous allons prendre la mauvaise si nous continuons à laisser entrer des ordures dans notre pays”. À propos d’Ilhan Omar: “C’est une ordure. Ses amis sont des ordures. Ce ne sont pas des gens qui travaillent. Ce ne sont pas des gens qui disent : ‘Allons-y, on y va, rendons ce pays formidable !’”.
Un influenceur de 23 ans met de l’huile sur le feu
Fin décembre, l’influenceur Nick Shirley a mis une nouvelle pièce dans la machine à détruire Minneapolis et les Démocrates. Ce YouTubeur de 23 ans, proche du mouvement MAGA, a publié une vidéo virale sur la prétendue fraude perpétrée par plusieurs crèches gérées par des Somaliens. On le voit ainsi se rendre à différents établissements qui auraient perçu des subventions publiques importantes, mais qu’il présente comme fermés ou sans enfants. Quelques jours après la diffusion, le gouvernement Trump annonçait la suspension des subventions fédérales versées à l’ensemble des crèches de plusieurs États démocrates (New York, Californie, Illinois...) en plus du Minnesota - la décision a été bloquée vendredi soir par un juge. Les autorités en ont aussi profité pour annoncer le déploiement de 2 000 agents et officiers d’ICE supplémentaires dans les rues de Minneapolis - “la plus grande opération d’immigration jamais réalisée”, selon la direction de l’agence. Peu importe si les conclusions et les méthodes de Nick Shirley ont été remises en cause. La technique est désormais bien huilée: une myriade d’influenceurs de droite aident le gouvernement Trump à monter en épingle un problème ancien ou marginal et la Maison-Blanche prend des mesures radicales pour le solutionner…
Même mécanique que pour George Floyd
La diabolisation de Renee Nicole Good s’inscrit dans ce mouvement de casse des valeurs de gauche. Médias et personnalités de droite l’ont ainsi qualifiée pêle-mêle de “terroriste”, d’“agitatrice”, de “guerrière entraînée” anti-ICE vivant dans une enclave “gauchiste”, avec drapeaux LGBTQ et pancartes en hommage à George Floyd, et dont l’enfant de 6 ans fréquentait une école “woke”, portée sur la justice raciale et sociale. Le fait qu’elle était mariée à une femme n’a pas non plus échappé aux commentateurs. L’uppercut est venu du vice-président, J.D. Vance, qui a sous-entendu qu’elle l’avait bien cherché pour avoir essayé d’entraver le travail des agents d’ICE. “Je peux croire que sa mort est une tragédie, tout en reconnaissant qu’il s’agit d’une tragédie dont elle est elle-même responsable”, a-t-il dit jeudi lors d’une conférence de presse.
Là encore, cette stratégie de déshumanisation n’est pas nouvelle. Elle avait été également utilisée contre George Floyd après sa mort, quand il avait été dépeint comme un drogué victime d’une overdose, un dangereux criminel, un voleur, un assisté… Le message sous-jacent: quelque part, il méritait ce qui lui est arrivé.
Midterms en vue
Cette entreprise de sape n’est pas qu’idéologique, elle est aussi électorale. En 2016, Donald Trump avait failli remporter le Minnesota face à Hillary Clinton (1,5 point d’écart) avant de se faire largement devancer par Joe Biden quatre ans plus tard. Malgré tout, il pensait pouvoir le conquérir en 2024 mais l’a perdu de quatre points.
Sans surprise, les attaques républicaines contre l’État ont redoublé après la nomination de son populaire gouverneur, Tim Walz, comme co-listier de Kamala Harris. Du jour au lendemain, cette décision a fait de l’ancien coach et chasseur, porteur de politiques sociales ambitieuses (repas scolaires gratuits, investissements dans l’éducation…) une figure nationale et un possible prétendant à la présidentielle de 2028. Depuis, Donald Trump et la droite MAGA ne l’ont pas lâché, remettant en cause sa masculinité, ses compétences, son passé militaire. Ils ont même essayé de le lier au tueur de l’ancienne présidente de la Chambre des Représentants du Minnesota, Melissa Hortman, en juin 2025.
Ils ont obtenu une victoire en janvier quand Walz a annoncé l’abandon de sa campagne de ré-élection. Cette surprise a ravivé les espoirs des Républicains de prendre les rênes de l’État pour la première fois depuis 2011 à l’occasion des “midterms” de novembre 2026. Ils espèrent aussi grappiller le siège de la sénatrice Tina Smith, qui ne se représente pas. Ces deux scrutins feront partie de ceux à suivre cette année. Au niveau du parlement étatique aussi, l’enjeu est de taille: les Démocrates ont une très faible majorité au sénat du Minnesota (un siège) tandis que les Républicains n’en ont que deux à la Chambre des Représentants. Le fameux “Minnesota Nice”, l’attitude courtoise que revendiquent les habitants, continuera d’être mis à rude épreuve.

