"No Kings": la rue peut-elle freiner Trump ?
L'Amérique anti-Trump proteste ce samedi. Le milliardaire a changé. Les manifs aussi.
No Kings, troisième édition, c’est parti. Des millions de personnes sont attendues dans les rues de centaines voire de milliers de petites et grandes villes, démocrates comme républicaines, ce samedi 28 mars, pour dénoncer la dérive autocratique de la présidence Trump. Les groupes progressistes qui l’organisent parlent d’ores-et-déjà de la “plus grande manifestation de l’histoire des États-Unis”. Rien que ça.
Mais ces mobilisations collectives nationales font-elles une différence face à un pouvoir qui semble de plus en plus déconnecté des réalités et des pressions de l’opinion ? “Il est important que les gens descendent dans la rue et qu’il y ait une représentation visible de la ‘résistance’ (nom que se donnent les opposants à Donald Trump, ndr). L’expression de valeurs morales, toujours positive, aide les individus opposés à la présidence Trump à se sentir moins isolés”, a répondu Deva Woodly, professeure à l’université Brown et spécialiste des mouvements sociaux quand je lui ai posé directement la question jeudi dernier. “Mais si l’on parle de construire une infrastructure qui permettra de garder les gens en sécurité et d’accroitre réellement leur pouvoir, cela se passe ailleurs”.
Connaissant la sensibilité de Donald Trump à la taille des foules, battre le pavé n’est pas futile. Loin de là. D’autant quand cela se passe dans des comtés qui ont voté pour le Républicain. Dans ce domaine-là, No Kings est une réussite. En 2025, les marcheurs ont investi des contrées trumpistes qui “n’avaient jamais vu de manifestations”, a noté la professeure de Harvard Erica Chenoweth, co-fondatrice du Crowd Counting Consortium, une initiative universitaire qui vise à quantifier l’ampleur des masses qui battent le pavé. Les travaux de Chenoweth, qui a trouvé que la mobilisation non-violente de 3,5% d’une population pouvait entraîner un changement de régime, sont souvent cités par les No Kings.
Manifestations de “boomers” blancs
Mais quiconque s’est rendu aux rassemblements du mouvement sait que c’est une certaine Amérique qui descend dans la rue. En effet, d’après les quelques études sorties sur le sujet, les manifestants sont loin d’être représentatifs de la société. Une équipe de chercheurs à l’American University (AU) a ainsi trouvé qu’ils étaient essentiellement des femmes, blancs et hautement diplômés.
On pourrait ajouter": “boomers”. “Seulement 8 % des Américains âgés de 18 à 29 ans déclarent avoir participé aux manifestations en octobre, contre 13 % des personnes âgées de 65 ans et plus, selon un sondage de YouGov”, notait le politologue Brendan Nyhan dans une tribune publiée dans le New York Times en novembre dernier. “Ces tendances marquent un net retournement par rapport au pic des manifestations liées à George Floyd en juin 2020, lorsque 13 % des 18-29 ans déclaraient avoir participé à un événement au cours du mois précédent, selon le Pew Research Center. À l’époque, les moins de 30 ans représentaient quatre manifestants sur dix”. La conséquence, toujours selon Brendan Nyhan: “Les manifestations No Kings ont eu moins d’effet sur notre vie politique que, par exemple, les manifestations plus modestes du Tea Party durant les premiers mois de la présidence Obama”.
Cela ne signifie pas que les jeunes Américains ou les populations non-blanches se fichent de l’avenir de la démocratie. Pour Deva Woodly, c’est la “conséquence logique” d’une répression accrue exercée par le gouvernement. “Les mesures de rétorsion se sont étendues au-delà des violences policières et de la surveillance pour inclure des conséquences professionnelles et des pressions sur des institutions comme les universités et les cabinets d’avocats. Les gens risquent de perdre leurs moyens de subsistance pour des publications sur les réseaux sociaux, comme on l’a vu dans le sillage de l’assassinat de Charlie Kirk, ou leur participation à des manifestations, certains étant licenciés pour avoir exprimé des opinions, analyse-t-elle. Cette répression plus large affecte la vie des personnes au-delà des simples interactions au niveau de la rue”.
Par conséquent, les mobilisations de l’ère Trump 2 tendent à attirer un public plus “privilégié”. J’ai pu le mesurer moi-même dans mes interviews de manifestants depuis le retour au pouvoir du milliardaire. Dans les cortèges, je ne compte pas le nombre de personnes qui ont justifié leur engagement en me disant: “j’ai du temps car je suis à la retraite”, “j’ai de l’argent”, “je suis citoyen”, “je n’ai plus d’enfants sous mon toit”… “Ces manifestants sont conscients de leur situation avantageuse et utilisent leur temps, leurs ressources et leur relative sécurité pour participer à des manifestations visibles”, confirme Deva Woodly.
Ne pas se focaliser sur les manifestations
D’après l’experte, médias et élus restent focalisés sur les grands défilés de rue car ils ont été, au fil du XXeme siècle, un instrument de changement social fort (mouvement des droits civiques, manifestations contre la guerre du Vietnam, contre l’OMC…). Mais ils sont loin d’être le seul aujourd’hui, et d’après elle, ils ne sont pas le plus important. En effet, la présidence Trump a vu émerger d’autres formes d’opposition, plus localisées et moins visibles, qui permettent de renforcer le pouvoir politique de la population et d’aider les personnes vulnérables. “Les individus construisent des institutions parallèles robustes, notamment en réponse aux opérations de la police de l’immigration ICE (Immigration and Customs Enforcement) et aux réductions des aides fédérales pour s’alimenter (SNAP ou Supplemental Nutrition Assistance Program): des patrouilles de quartier, des personnes faisant la lessive pour leurs voisins arrêtés ou expulsés, accompagnant les enfants à l’école, collectant des fonds pour financer leurs loyers, créant des programmes locaux de bons pour remplacer les aides alimentaires sur les marchés”, observe Deva Woodly.
L’on a vu ces réseaux en action à Minneapolis pendant l’opération Metro Surge, où la population, extrêmement bien organisée, a fini par obtenir le départ d’une grande partie des agents de l’ICE au terme d’une longue guerre d’usure. “Le mouvement anti-ICE local est constitué de groupes structurés - progressistes, pro-immigrés, pro-avortement, syndicats - actifs depuis longtemps, mais aussi de simples citoyens, non-engagés sur le plan politique mais rebutés par l’inhumanité de cette force de police”, m’a expliqué Rebecca Larson, la co-responsable de l’antenne locale d’Indivisible, une importante association anti-Trump montée en 2017. Et d’insister sur l’influence de la mort de George Floyd, cet Afro-Américain tué en 2020 par un policier blanc à Minneapolis: l’épisode avait poussé de nombreux blancs, majoritaires dans la ville de 240 000 âmes, à rejoindre le mouvement anti-raciste. Ils ont été très présents dans l’opposition locale à l’ICE. “La population blanche, plus privilégiée, a réalisé qu’elle devait être une meilleure alliée”, a-t-elle souligné.
Pour Deva Woodly, ce genre d’initiatives, pas limité à Minneapolis, représente le présent, et surtout l’avenir, des mobilisations collectives aux États-Unis plus que les grandes manifestations de rue, qui ont échoué à obtenir des résultats concrets même de la part d’administrations démocrates. Black Lives Matter, pourtant le mouvement anti-raciste le plus important depuis les droits civiques des années 1960, n’a pas donné lieu à la tant promise réforme des forces de police au niveau fédéral (la George Floyd Justice in Policing Act est bloqué au Congrès depuis 2021). Tout comme les manifestations pro-palestiniennes de 2023 et 2024, ignorées voire stigmatisées par le pouvoir démocrate… “Les manifestations sans bases solides dans la société civile sont devenues moins efficaces pour demander des comptes aux décideurs politiques”, résume Deva Woodly. Loin de penser que l’opposition anti-Trump est moribonde, elle trouve que les États-Unis connaissent actuellement un véritable foisonnement militant qui voit émerger de nouveaux modèles d’action collective basés sur l’attention à l’autre. “Le moment actuel représente une maturation des mouvements sociaux, dit-elle. Nous ne pouvons pas nous mobiliser comme nous le faisions au XXème siècle”.




Intéressante, l'analyse ! Merci