Trump, "non-américain" ? Pas si vite...
Il incarne une face des États-Unis qui a toujours existé, mais qu'on ne veut pas voir.
“Un-American”. C’est l’un des mots favoris des opposants à Donald Trump. Ils le dégainent plus vite que leur ombre pour signifier que telle ou telle action du locataire de la Maison-Blanche est contraire à l’ethos du pays. Ses attaques contre la liberté d’expression ? “Un-american”. Le déploiement de la Garde nationale pour assister la police de l’immigration ICE ? “Un-american”. Les restrictions sur l’immigration ? “Un-american”. Son traitement de l’Ukraine ? Je vous le donne dans le mille: “Un-american”.
N’en déplaise aux anti-Trump, le milliardaire et ses politiques sont aussi américaines que l’apple pie, comme le dit l’expression. J’en ai parlé cette semaine avec l’historien franco-américain François Furstenberg, professeur à l’université Johns Hopkins (Maryland) et spécialiste du XVIIIème siècle. C’est l’interview du Caucus.
Le Caucus: Les opposants à Donald Trump le qualifient volontiers d’ “un-American”, c’est-à-dire contraire aux valeurs nationales. Ont-ils raison ?
François Furstenberg: Tout dépend de ce qu’on entend par “américain”. Il y a beaucoup de définitions concurrentes, compatibles ou non. Si l’on prend l’idée de l’Amérique comme refuge pour les persécutés, il est évident que Donald Trump va à l’encontre de l’ADN du pays.
En face, il y a ceux qui soutiennent que l’Amérique a toujours été raciste. Elle a été fondée sur l’esclavage. Il a fallu une guerre civile pour y mettre fin, même si son héritage perdure sous différentes formes. Tout comme la suprématie blanche, qui est profondément ancrée dans l’histoire nationale: au XIXème siècle, le “Know Nothing Party” était un parti ouvertement xénophobe. Au XXème, le Ku Klux Klan était anti-migrants… On peut dire que Donald Trump s’inscrit dans ce mouvement-là et qu’il en incarne même la résurgence. En ce sens, il est difficile de soutenir qu’il est non-américain.
Sur le plan économique, il s’inscrit aussi dans une certaine continuité. Il incarne deux corollaires du rêve américain: l’étalage de la richesse et la figure du fraudeur et de l’escroc. Cette dernière a longtemps existé dans le monde politique. Trump rappelle ainsi PT Barnum, un homme d’affaires et de divertissement élu député du Connecticut en 1865. Créateur d’un cirque et d’un musée, il se plaisait à faire des canulars où il mettait en avant des “freaks”, des humains avec des malformations, pour attirer le public. Donald Trump se situe dans cette lignée. La citation attribuée à Barnum “Il y a un pigeon qui naît à chaque minute” aurait pu aussi être prononcée par le Républicain ! On se souvient par exemple qu’il a fait valoir qu’il était intelligent lors de l’un de ses débats face à Hillary Clinton en 2016 car il exploitait les failles du code fiscal pour éviter de payer des impôts. Sous-entendu: seuls les pigeons et les imbéciles passent à la caisse.
Les Américains sont-ils perdus aujourd’hui sur ce qui constitue leurs valeurs communes ?
Il est devenu très difficile d’unir la population autour de quelques valeurs fédératrices, comme la lutte contre les inégalités, la liberté, etc. En 2026, le pays commémorera le 250ème anniversaire de son indépendance. Mais aujourd’hui, il n’y a pas de consensus sur le sens de la révolution américaine. Ce n’était pas le cas en 1976, pour le 200ème anniversaire. L’événement était capable de rassembler le pays autour de la vénération des Pères fondateurs et d’une certaine idée des États-Unis. Nous étions trente ans après la Deuxième Guerre mondiale, en pleine Guerre froide. Le pays venait de sortir du mouvement des droits civiques et de la déségrégation. Il était donc plus facile de promouvoir des valeurs universalistes et l’idée que l’Amérique était un exemple de démocratie pour le monde et que les Américains étaient un peuple qui se prenait en main. Aujourd’hui, l’on voit bien qu’il n’y a pas de consensus sur le rôle des États-Unis dans le monde ou sur la nécessité de défendre des valeurs démocratiques au-delà de nos frontières.
Donald Trump est-il à l’origine de ce flou ?
Quelqu’un comme Joe Biden dirait que Donald Trump était le problème, une anomalie de l’histoire. Ce n’est pas le cas. Il est le symptôme, pas la cause, d’un pays qui connaît une profonde fragmentation. Celle-ci découle de tendances longues. La polarisation politique à laquelle on assiste aujourd’hui est en grande partie liée à la polarisation économique qui a suivi les Trente Glorieuses. L’idée d’alors selon laquelle tout le monde pouvait avoir accès aux bienfaits et aux richesses de la société n’existe plus. Elle a cédé la place à une anxiété profonde. Les jeunes Américains aujourd’hui sont assurés de vivre moins bien sur le plan économique que leurs parents. C’est exactement l’inverse de la promesse américaine, axée sur la mobilité sociale, le progrès matériel d’une génération à l’autre, l’effort récompensé…
Dans le même temps, la société est beaucoup plus hétérogène sur les plans éthnique et racial que dans les années 1970. La décennie d’avant, des lois sur l’immigration ont ouvert les frontières au monde entier, pas qu’aux blancs. Au même moment, les femmes se sont affirmées. La notion de patriarcat s’est effondrée. Combinés aux changements économiques dont je parlais plus tôt, ces bouleversements ont mis une pression énorme sur le pays. Trump a été très habile pour exploiter le ressentiment qui en a découlé.
En un an, on a vu Donald Trump enterrer les États-Unis de l’après-guerre en prenant des mesures radicales sur le libre-échange, l’immigration, les réfugiés, l’aide au développement. Ce mouvement de balancier très violent est-il pour autant inédit au regard de l’histoire ?
Trump n’est pas un président normal. Certes, son premier mandat était lisible dans le contexte politique américain. Son discours était déjà radical à l’époque, mais quand on fait le bilan, on constate qu’il n’a pas effectué de changements en profondeur. À l’inverse, sa seconde présidence est révolutionnaire. Elle évoque la révolution culturelle chinoise, avec sa volonté de détruire le monde d’avant, ses structures, ses institutions. Cela aboutit à un certain nihilisme. De la même manière que la révolution en Chine était menée par des jeunes, ce sont des vingtenaires qui ont démonté des institutions comme la Sécurité sociale et d’autres administrations dans le cadre du Département à l’Efficacité Gouvernementale (DOGE) piloté par Elon Musk en début de mandat. Et sur le plan constitutionnel, Trump avance des idées ouvertement contraires au texte fondamental, comme lorsqu’il a essayé de modifier le 14ème amendement, qui garantit le droit du sol, par décret ! Nous vivons un moment profondément radical. Je ne connais aucun gouvernement américain ayant agi de la sorte. Donald Trump est en train d’accélérer l’effondrement du système mondial de l’après-guerre, en remettant en cause l’OTAN, l’ONU ou les institutions de libre-échange. Après sa défaite en 2020, il était possible d’imaginer un retour à la normalité. Cela me parait difficile aujourd’hui tant la rupture est radicale.


J’ai lu l’article attentivement et j’aimerais réagir.
Oui, il est vrai que les États-Unis ont un passé lourd : esclavage, racisme, ségrégation, violences structurelles. Mais à ce compte-là, on peut faire le même exercice avec quasiment tous les pays occidentaux.
La France, par exemple, se présente comme le « pays des Lumières » et des droits de l’homme, mais son histoire comprend la colonisation, l’esclavage, le Code noir, les massacres en Algérie, des génocides, l’Indochine, Vichy, les rafles, l’antisémitisme structurel d’avant-guerre, l’écrasement d’Haïti après son indépendance, etc.
Même chose pour le Royaume-Uni, la Belgique, l’Allemagne, l’Espagne ou le Portugal.
L’histoire des démocraties occidentales est profondément ambivalente partout entre face lumineuse et extrêmement sombre.
À ce titre, dire que Trump serait « non-américain » parce que l’Amérique a un mauvais passé est une lecture incomplète.
Ce que ses détracteurs devraient dire plus justement, c’est qu’il incarne le pire de l’Amérique pas ses meilleures valeurs. Pas ce que fait l’Amérique grande en reprenant son slogan.
Et même dans ce « pire », Trump n’est pas un idéologue. Il n’a pas de vision structurée, ni de projet cohérent pour le pays. Ce qui le motive, ce n’est ni l’Amérique, ni ses citoyens : c’est lui-même. Le pouvoir, l’argent, la flatterie, la domination personnelle. Donc aller chercher dans l’histoire est compliqué.
Il aide ses alliés milliardaires, admire des autocrates qu’il aimerait imiter, et agit par ressentiment et par caprice.
Même quand ses politiques vont objectivement contre les intérêts des Américains comme les tarifs douaniers il persiste, parce que punir l’autre compte plus pour lui que le résultat réel.
S’il était réellement « America First », même par pur pragmatisme, il investirait dans les forces historiques des États-Unis : l’innovation, la recherche, les universités, la transition énergétique, la compétitivité face à la Chine. Il ne le fait pas. Au contraire il donne des cadeaux à ses « rivaux ». (J’hésite avec idoles).
Il préfère tout démolir et satisfaire son ego. « America First » est un slogan, pas une idéologie.
Sur son électorat aussi, il faut être précis.
Vous parler des jeunes hommes séduits par Musk ou la crypto, mais ce n’est pas le cœur de son vote. Les données sont claires : le socle de Trump reste majoritairement composé d’hommes blancs âgés (environ 60–65 ans), peu diplômés, fortement consommateurs de médias conservateurs.
Sans cette génération, Trump n’existe pas politiquement.
Le vieillissement de la population joue ici un rôle majeur, et cette dynamique se retrouve d’ailleurs dans de nombreux pays où les votes d’extrême droite sont surtout portés par des générations plus âgées je trouve qu’on en parle jamais.
Donc oui il utilise des vieux concepts du mauvais côté des USA pour les votes mais il n’est pas cette incarnation là, c’est un autocrate narcissique qui rêve du pouvoir absolue et pense qu’il peut faire ce qu’il veut.
Enfin, la réparation de ce moment politique dépendra entièrement de la capacité du prochain président à reconstruire, apaiser et redonner du sens, et empêcher des clones ou même des plus dangereux que lui car plus compétent et stratège au pouvoir.
Mais une chose est sûre Trump est aujourd’hui plus détesté que jamais et de mon point de vue il détruit son propre parti mieux qu’aucun démocrate, même le plus brillant, n’aurait pu le faire.